Image extraite de "Cameroun, Justice et Dignité" de F. Wakouache
Image extraite de "Cameroun, Justice et Dignité" de F. Wakouache

Justice et dignité au Cameroun

13 janvier 2026

Pour l’ARPNS, l’humain passe toujours avant la politique. C’est pour cela que notre membre Michel Baudour, cinéaste professionnel, nous a convaincus de publier cet extrait d’un texte de François Woukoache, un réalisateur camerounais avec lequel il a souvent collaboré.

Portrait du réalisateur François Wakouache

« Cameroun, la démocratie violée », est tiré de la série du même nom qu’il a réalisée. C’est le récit, profondément humain, de l’engagement irrévocable d’une mère camerounaise dans la bagarre électorale d’octobre 2025 dans son pays, qui a vu la répression du pouvoir en place frapper ses adversaires. Il en a également tiré un documentaire visible sur YouTube.

Michel Baudour: « François Woukoache nous transmet le récit documenté du peuple camerounais face aux élections d’octobre 2025 dont une partie importante des bulletins ont été falsifiés ou supprimés par le pouvoir en place. Mais la population, consciente de sa force, s’est révoltée pacifiquement et l’image d’une femme âgée qui s’est sacrifiée pour payer des études à ses enfants surmonte sa colère et la transforme en étendard de lumière et d’espoir. »

François Woukosache, déjà connu pour son travail sur la mémoire du génocide rwandais et la mémoire de la traite des esclaves, a voulu avec « Cameroun, la démocratie violée », dénoncer l’impunité des acteurs de la répression et offrir une plateforme aux vérités citoyennes. Voici son texte.

CAMEROUN, LA DÉMOCRATIE VIOLÉE

Épisode 8: L’aube de la dignité

Mbuani (la Paix), Edima (le Miracle), Njinu (l’Intelligence): Quand la Paix et l’Intelligence protègent le Miracle, la Nation se lève.

Le 12 octobre 2025 ne fut pas une élection, ce fut une liturgie. Une marée humaine s’est levée, non plus pour subir, mais pour sculpter le temps. Au milieu de ce fleuve de chairs et de volontés, Maman Njeukam avançait. Elle ne marchait pas vers une urne ; elle marchait vers la rédemption de ses larmes.

Le 12 octobre 2025, Maman Njeukam ne s’est pas levée pour vendre, mais pour fonder. Dans la solitude de l’isoloir, elle rassembla en une prière toutes les prières qu’elle n’avait plus eu la force de dire depuis si longtemps. Elle se souvint de ses rêves enterrés pendant trente ans dans la boue des marchés, disposant ses légumes comme on dispose des offrandes pour que ses enfants puissent gravir les marches de l’école. Elle se rappela la douleur de voir leurs diplômes jaunir dans l’ombre du salon familial, de son cœur saignant de les voir devenir des savants aux mains vides.

En glissant son bulletin dans l’urne, elle ne choisissait pas un nom : elle brisait les chaînes du destin de ses enfants, elle offrait leurs diplômes à l’Histoire, exigeant que le mérite ne soit plus un vain mot. Dans la cour, en s’avançant vers Édima sa fille, elle leva son pouce droit. Celui-ci portait une tache sombre, une éclipse minuscule gravée sur sa peau. Elle leva simplement sa main, montrant ce joyau d’encre comme on désigne une étoile polaire. Mon regard quitta le pouce imbibé d’encre de cette femme de soixante-cinq ans et nos regards se croisèrent. Le silence de maman valait mille mots. Dans ses yeux de mère, je lus une détermination sans faille. 

Ma mère, cette terre labourée par les épreuves. Depuis que mon père s’en est allé, la laissant seule avec trois bouches à nourrir et un avenir à inventer, elle est devenue le pilier invisible de notre demeure. Chaque matin, avant que l’aube ne déchire le ciel de l’Ouest, elle était là, au marché, disposant ses tas de tomates et de piments comme autant de promesses de survie.

Cette femme dont les mains durcies par le labeur ont payé nos études, centime après centime, sacrifice après sacrifice. Cette femme qui a refusé de croire que l’éducation était une impasse. Cette femme qui nous a vu vieillir sous son toit, nos diplômes rangés dans des tiroirs qui sentaient le moisi et le désespoir. Elle qui nous a vu baisser les yeux quand les voisins demandaient « Où travaillent tes enfants? » cette douleur-là, celle de l’inutilité, elle nous a rongé le cœur plus que la faim. Mon regard a longtemps été celui d’une jeunesse en jachère, une diplômée dont les rêves s’étiolaient dans l’attente, aux côtés de mes frères Mbuani et Njinu. Mais aujourd’hui, ma voix ne tremble plus. Nous sommes des milliers, des armées de cerveaux en friches. Ingénieurs, infirmiers, enseignants, licenciés et docteurs devenus vendeurs de rue ou conducteurs de mototaxis. Au nom de tous ces laissés pour compte, je reçus ce silence comme une onction. C’était un passage de témoin: « J’ai semé le grain, allez garder le champ.»

La nuit ne fut pas un repos, mais une veillée d’armes. Avec mes frères, Mbuani, Njinu et tous les autres, nous avons formé un rempart de chair autour des urnes qui contenaient le sacrifice de nos mamans. Sous la lueur des torches de téléphones portables, nous n’étions plus des diplômés inutiles, mais des orfèvres du destin.

Nos yeux, aiguisés par des décennies de soif, traquaient la moindre ombre.

Nous la jeunesse, n’étions plus des ombres qui errent en attendant un avenir qui ne vient pas. Nous étions les sentinelles du destin. Les yeux fixés sur les chiffres inscrits au tableau pour que l’obscurité n’avale plus la vérité. A chaque bulletin jaune qui sortait, c’est un morceau de chaîne vieux de quarante-trois ans qui se brisait dans nos poitrines.

Cette nuit-là, ce n’est pas un bulletin que nous avons protégé, c’est notre droit de ne plus avoir honte, c’est notre droit de rester ici. Rester sur cette terre que nos mamans ont arrosée de leur sueur, et nos ancêtres de leur sang .

Cette nuit-là, nous avons protégé notre droit de rêver à un avenir ici, refusant le chemin d’un exil qui nous briserait. L’irréversible commença à se dessiner, non par le froid verdict d’une annonce officielle, mais par une onde de choc qui traversa les murs.

Un cri, d’abord isolé, fut repris par une rue, un quartier, une ville, jusqu’à ce que la nation tout entière ne soit plus qu’un seul battement de cœur. La joie explosa comme une digue qui cède.

Mbuani hurla de joie. Et pour la première fois depuis des années, je vis dans les yeux de mon frère l’éclat de sa licence de chimie, non plus comme un souvenir amer, mais comme une arme pour reconstruire ce pays.

La « nuit pour l’histoire » bascula soudain dans une aube de délivrance. La joie n’éclata pas, elle explosa. Comme une digue qui cède sous le poids de trop d’années de silence. Dans cette clarté soudaine, ce n’était plus de la célébration politique; c’était une catharsis, un exorcisme collectif.

Des milliers de corps, jeunes et moins jeunes, pourtant épuisés par les heures de veille et les muscles tendus par l’alerte, retrouvèrent une vigueur électrique. Ils se mirent à danser avec la légèreté de celui à qui le poids du monde venait d’être retiré.

Autour d’eux, les femmes, mères et sœurs de cette terre, levaient leurs pouces encore tachés d’encre vers le ciel étoilé, offrant cette marque sombre aux ancêtres et aux constellations comme une preuve de vie.

Les rues se transformèrent en fleuves de lumière. On s’enlaçait sans se connaître, frères et sœurs d’une victoire arrachée à l’impossible. Les chants résonnaient d’une puissance tellurique, portés par des milliers de poumons libérés de la peur, une force qui semblait monter des entrailles du sol, expression de millions de voix enfin délivrées du corset de la peur. Les motos vrombissaient en une parade triomphale, les klaxons rythmaient le pouls d’une nation qui se redécouvrait belle et forte.

Cette allégresse n’était pas un simple soulagement, c’était le chant de naissance d’un peuple qui venait de briser son propre mur du silence. Dans l’éclat de cette nuit devenue jour, le pays ne célébrait pas seulement un nouveau leader. Il célébrait sa capacité à dire «Non» à la forfaiture et «Oui» à sa propre destinée. Il célébrait sa grandeur retrouvée. Sa capacité à se tenir debout, immense et souverain, sous le regard de l’histoire. 

Le drapeau flottait haut. Ses plis vert, rouge et jaune claquaient doucement, l’étoile d’or captant les premiers rayons du jour pour les redistribuer sur les visages. Le vacarme des célébrations s’est mué en un murmure d’une sérénité nouvelle. Sur les places encore jonchées des restes de la veille, l’air avait une saveur inconnue : celle du possible.

La jeunesse marchait la tête haute, les mains autrefois liées par l’incertitude tenant désormais les pans de cet espoir retrouvé. L’espoir d’un pays nouveau dans lequel le mérite ne sera plus un mirage et l’effort une punition. Un Cameroun qui cessera d’être celui des opportunités manquées et des résignations silencieuses.

Le peuple avait transformé sa colère en lumière, et cette lumière plus jamais ne s’éteindra.

Le soleil commence à peine à dorer la poussière de la cour. Maman Njeukam est assise sur le seuil de sa maison, à ses côtés Édima. Debout derrière elle, comme deux piliers de cette famille que la tempête n’a pas réussi à abattre, Mbuani et Njinu. Maman Njeukam assise sur son banc de bois, a les mains enfin posées. Ces mains qui avaient tant porté, tant trié, tant espéré.

L’encre indélébile était toujours là, mais elle ne ressemblait plus à une souillure; elle était devenue la marque d’une fondation.

Le soleil ne se levait pas seulement sur une géographie, mais sur une volonté. Les barrières mentales s’étaient évaporées avec la brume.

La leçon du 12 octobre restera gravée: La démocratie n’est pas un cadeau, c’est une conquête. Et elle appartient à ceux qui ont le courage de la défendre. Le chemin sera long, mais pour la première fois, Njeukam, ses enfants et tout un peuple ne marchaient plus dans l’ombre de leur destin. Ils marchaient devant lui, guidés par la lumière d’une dignité reconquise. »

© François L. Woukoache

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