Oufti! Sacré début d’année 2026: l’aimable tradition des souhaits de bonne année, bonne santé, etc., est balayée par un basculement géopolitique comme le monde n’en a pas connu depuis près d’un siècle. Venezuela, Groenland, Iran, l’atmosphère de la planète ressemble à ces cartes météo d’orage piquetées d’impacts de foudre. On aurait dû se méfier en septembre dernier, quand Trump a ressuscité l’appellation “Ministère de la Guerre” obsolète depuis 1947…
Ce qui est clairement obsolète, c’est l’ordre international instauré voici 80 ans avec l’espoir que le monde ne revive jamais les horreurs de la Deuxième Guerre mondiale. L’ONU tourne en rond en contemplant sa paralysie, comme la défunte Société des Nations avant elle. Avec Trump, Poutine et Xi-Jing-Ping, ce monde plus ou moins organisé retombe au niveau d’une Galette des Rois offerte aux appétits des riches et puissants. Et c’est Open Bar: 450 millions d’Européens, comme des nouveaux pauvres, regardent la table en constatant que désormais, ils n’ont pas les cartes, ils sont au menu.

Oncle Sam est un Parrain
Michel Audiard le disait avec talent, “Quand les types de 130 kilos disent certaines choses, ceux de 60 kilos les écoutent”. Onc’Donald, lui, l’exprime par la violence verbale, la menace et la cupidité brutale, la rapine ou plus si affinités: voyez Venezuela et sans doute Groenland pour suivre, par le dollar ou autrement. Qui d’autre au menu? Cuba ? Mexique ? Iran ? Afrique ? La subtilité c’est pas son truc, Don Trump. Inutile de chercher la cohérence dans ses discours rythmés par pouvoir, pognon et pétrole. Mais le plus agressif des candidats au Nobel de la Paix n’en a cure. Il avance droit, “ôte-toi de là que je m’y mette”, façon bulldozer. Et il faut admettre que son rhabillage d’Oncle Sam en Parrain Inzepocket se déroule jusqu’ici sans heurts majeurs, malgré une opposition interne grandissante. Le courage et la conscience de certains juges fédéraux, déterminés à respecter les lois et à limiter les pouvoirs que le Président s’arroge à la barbe du Congrès, sont exemplaires. L’inflation, les expulsions et les déportations, les coupures de budgets sociaux et le scandale Epstein stupidement géré, commencent à lézarder le clan MAGA. Les bavures des nervis masqués de l’ICE s’accumulent. Leur dernière: la mort par tirs sans sommation sur la voiture de Renee Nicole Good, une mère de famille de Minneapolis, présentée comme une « terroriste » alors qu’elle venait de déposer son enfant à l’école. Ce mensonge maladroit, immédiatement démenti par des vidéos, a enflammé la ville qui avait déjà connu les graves émeutes de « Black lives matter » suite à la mort de George Floyd battu par des policiers. A suivre…

Alors oui, les élections de mi-mandat cette année pourraient couper l’herbe sous le pied du locataire de la Maison Blanche (qui se verrait bien en propriétaire) mais il ne faut pas se bercer d’illusions. Chaque jour qui passe, avec des surprises plus ahurissantes les unes que les autres, montre que n’importe quoi peut se produire dans la nouvelle télé-irréalité qu’est ce monde. Le 20 janvier, Donald Trump aura bouclé un an à la tête des Etats-Unis; faites l’exercice en sens contraire : il y a un an, auriez-vous imaginé tout ce qui allait arriver?
L’Europe, trop peu, trop tard
L’Europe, elle, l’a peut-être imaginé, mais réagit trop peu, trop tard. Groggy devant la rapidité d’action des Etats-Unis, déstabilisée par l’absence de scrupules d’Américains prédateurs qui prédisent sa disparition dans vingt ans et minée de l’intérieur par le soutien affiché de Trump aux partis d’extrême-droite, elle peine à trouver son souffle. Son rêve bleu piqueté d’étoiles a déjà dû être raboté pour secourir une industrie automobile qui a tardé sur la transition électrique. A la traîne en intelligence artificielle et en robotique, elle n’a pas plus réussi à mettre en œuvre les recommandations du rapport Draghi pour renforcer sa compétitivité face aux autres géants.
Dommage, sur le papier, la construction conçue par sa bureaucratie pharaonique était exemplaire: une Europe ISO 9002, plus clean et vertueuse grâce au Green Deal que ses vilains concurrents aux industries à bas salaires et énergies polluantes, plus respectueuse de la vie privée et des droits de ses citoyens, plus démocratique (malgré certain référendum sur le Traité de Maastricht) et plus transparente, plus morale (enfin, si on fait abstraction du Quatargate et autres ).
Etait-ce là un projet de civilisation digne de la Vieille Europe? En réalité, il s’est arrêté au grand marché ouvert à tous vents d’une union, encore riche, de peuples à la démographie en berne et espérant le salut dans l’immigration de jeunes actifs. Mais sans armée commune pour montrer sa force, politiquement au niveau d’une association de nains de jardin face au retour des prédateurs en roue libre. Sans unité d’action, sans vision, déclassée diplomatiquement, l’Europe trouvera-t-elle les moyens de s’opposer à la mainmise américaine sur le Groenland et ses réserves de terres rares?


Le Golem hybride Trumpoutine
Comment ce Vieux Monde pourra-t-il résister à l’étrange collusion asymétrique USA-Russie, unies dans le rejet d’une Europe à leurs yeux dégénérée, en perte de valeurs? Que pèse Ursula von der Leyen devant Trumpoutine, ce Golem né de l’ascendant du dictateur russe sur son émule U.S.? On se croirait revenu au temps du pacte germano-soviétique. Et comme alors, la tentation de Munich menace l’Europe, qui paraît jusqu’ici incapable d’assumer la posture que sa puissance économique et industrielle lui autorise. Défaite lors de l’imposition de droits de douane sans contrepartie, la Commission proteste timidement quand l’ancien Commissaire Thierry Breton se voit refuser un visa pour les USA, en guise de “punition” pour avoir contrarié l’hégémonie des géants de la vente online. Pas de convocation d’un ambassadeur américain, alors que les Canadiens, eux, n’hésitent pas à renvoyer le représentant de Washington à Ottawa. Si, après le kidnapping de Maduro et du pétrole vénézuélien, les Etats-Unis faisaient le pas de trop au Groenland, que feraient les Européens? Le Pacte Atlantique serait-il alors, ouvertement cette fois, un Pacte de Varsovie #2, soit l’assemblage croupion de quelques vassaux priés de filer doux et de consommer américain en n’oubliant pas de dire merci?
Un XXIè siècle qui rappelle le XIXè
Les Européens, trop habitués au confort rassurant du parapluie U.S., ont encore du mal à intégrer le fait que le parapluie ne s’ouvrira plus jamais comme promis. Mais il faut être aveugle ou crétin pour ne pas comprendre qu’être entre enclume et marteau est intenable. Ni aveugles ni crétins, les Européens, comme les Canadiens ou les Australiens, sont en recherche d’accords pour introduire des contrepoids dans le nouveau partage tripartite des zones d’influence, un partage qui rappelle étrangement celui du XIXè siècle. Il faut espérer que les plus résolus des 27, plus le Royaume-Uni, le Canada et bien sûr, l’Ukraine qui se bat déjà pour l’Europe, réussiront à s’affirmer et à booster l’actuelle “coalition des volontaires” pour concrétiser cette sorte d’OTAN-bis qui pourrait se dessiner.
2025 a été une année de rupture, 2026 est déjà celle de sérieux dangers. Les tentatives d’instaurer un cessez-le-feu avec garanties de sécurité en Ukraine se heurtent à l’obstination guerrière de Moscou, malgré ses échecs relatifs et ses pertes d’influence en Syrie, Iran et à présent Venezuela. Les foucades d’un Trump déterminé à augmenter encore les colossales dépenses militaires des USA – déjà plus importantes à elles seules que celles des dix pays suivants de la liste – multiplient les risques de conflits qui pourraient essaimer en chaîne. En attendant 2027 et des élections cruciales pour la stabilité de l’Europe et du monde…
Pour qu’elle soit un tout petit peu moins à la merci des démiurges de la technologie et de leurs algorithmes qui stérilisent nos cerveaux, manipulent nos émotions et nous enferment dans des certitudes trafiquées, il est essentiel que les êtres humains lucides échangent, discutent, se côtoient plutôt que de se laisser manipuler par écrans interposés.
Jeter des ponts, c’est l’ADN de notre association, l’ARPNS. Entre pros des médias et de la communication du Nord et du Sud, mais ce n’est pas exhaustif. Agir dans la mesure de ses moyens pour favoriser tolérance et respect humain. Soutenir toute initiative visant à améliorer les échanges, intellectuels et culturels, entre hommes et femmes de bonne volonté, parce que la communication dans le respect est indispensable à la meilleure connaissance et compréhension de l’autre. Le monde ne sera pas sauvé pour si peu, mais il en sera plus respirable à toute petite échelle. Et ce sera déjà bon à prendre. Bonne année à tous, quand même… S.P.

Un résumé fameusement bien torché. Merci Stève!