“Depuis que l’homme écrit l’Histoire
Depuis qu’il bataille à cœur joie
Entre mille et une guerres notoires
Si j’étais tenu de faire un choix
À l’encontre du vieil Homère
Je déclarerais tout de suite
Moi, mon colon, celle que j’préfère
C’est la guerre de 14-18…”
Sacré Brassens, il a tout dit – et joliment ! Sa joyeuse mélodie tourne dans la tête, telle une marche militaire. Cette chanson aux refrains commémoratifs aurait pu faire rimer victoire avec dérisoire mais ç’eût été moins plaisant. Moins frais. Ce vieux sage de Georges savait, comme nous tous au fond de nous, que le seul vainqueur de toute guerre, c’est la mort. La victoire en chantant, c’est super mais la mort, ce n’est pas assez entraînant pour marcher au pas.
Pourquoi la guerre est-elle une vilaine ritournelle à laquelle l’espèce humaine n’échappe pas? Insondable mystère. Elle nous revient comme une pandémie mortelle récurrente, sans vaccin possible. Cette saleté-là, c’est infiniment plus durable qu’une Société des Nations ou une Organisation des Nations Unies. Les rescapés en sortent immunisés, certes, mais jamais l’immunité ne se transmet au-delà d’une génération. Il en est ainsi depuis Caïn et Abel, il n’y a donc aucune raison que ça change.
Bref, 80 ans après le procès de Nuremberg, nous voilà repartis, selon toute vraisemblance, pour des lendemains qui déchantent. En 2026, 27 ou?…
On en est au prologue : comme en 1939, la drôle de guerre – drone de guerre plutôt. De même que l’atroce guerre civile espagnole avait servi de banc d’essai technologique à la boucherie industrialisée de 1940-45, celle d’Ukraine permet d’affiner l’arsenal robotique de sa nouvelle mouture, WW 3.0. Les affaires tournent. On devrait pouvoir faire l’économie d’une guerre, las! C’est l’économie elle-même qui amorce sa transition vers l’économie de guerre, l’insolente santé des actions des industriels de l’armement en est le traditionnel indicateur. Les Russes y sont déjà, nous y allons et on va voir ce qu’on va voir.
C’est tout vu. Pas besoin de faire un dessin. Les joyeusetés peaufinées par les ingénieurs renvoient déjà les classiques de l’art de la guerre au rayon des jouets pour adulescents de l’âge pré-Nintendo. Drones tueurs amphibies par milliers, capables de se cacher dans l’eau pour surgir et bondir dans le ciel. Robots terrestres bardés de capteurs, de mitrailleuses et de roquettes. Dotés d’intelligence artificielle, ils pourront identifier et éliminer leur cible à coup sûr, de nuit comme de jour et par tous les temps. La doctrine militaire, dans tous les camps, change de paradigme et se mue en un jeu vidéo global, où les combattants sont des machines à sacrifier et leurs pilotes, des valeurs précautionneusement mises à l’abri. Dès lors, il n’y a plus de “ligne de front” comme dans les conflits d’antan, le front est partout dans une “kill zone” très large où tout ce qui bouge est en danger de mort. Quant aux civils, ils devront se terrer sous peine d’être ciblés, comme le sont déjà les Ukrainiens par les drones russes. Proies bien plus faciles que les militaires, ils n’auront plus qu’un rôle à jouer, le rôle de leur vie: celui de victime préférentielle d’une guerre d’attrition. Jouer au vogelpik avec des enfants et leurs parents, ça mine efficacement le moral de l’adversaire. On se croirait dans Terminator? Oui, mais ce n’est pas du cinéma, à Kyiv, à Kupyansk, à Kharkiv, à Zaporizhia. Et maintenant à Ternopil, pas très loin de la frontière polonaise.
Les analystes ne donnent pas cher du soi-disant “plan de paix” Trump-Poutine, qui a tout d’une capitulation imposée à l’Ukraine et qui permettra à la Russie de se refaire une santé avant de recommencer. Les plus cyniques – lucides? – disent que, dans ce conflit Russie-Ukraine, il n’y aura qu’une capitulation, celle des U.S.A…
Nous y sommes bien, dans l’ “avant-guerre”. Alors autant en profiter pour se préparer au mieux. Avec courage, car il risque de ne plus y avoir d’”arrière” comme autrefois. Hé ben mon colon, Brassens avait peut-être bien raison de préférer la guerre de 14-18… S.P.
