La rencontre véritablement exceptionnelle de l’ARPNS avec Rudy DEMOTTE, ancien ministre-président wallon et ministre-président de la Fédération Wallonie-Bruxelles, doit malheureusement être remise au printemps 2026, à une date encore à convenir. Partie remise, donc. En attendant, découvrez un peu plus le politique devenu éditorialiste (entre autres) dans l’interview ci-après.
Il a occupé les plus hautes fonctions aux niveaux fédéral, régional, communautaire, parlementaire, communal, la liste est longue comme le bras. Toujours actif (il a 62 ans), mais en retrait progressif de la politique, il révèle aujourd’hui un vrai talent littéraire dans les analyses remarquables qu’il publie sur les réseaux sociaux. Un brillant éditorialiste est né qui, comme nous tous, s’inquiète de la dérive autocratique et technocratique qui menace les démocraties…
3 questions à Rudy Demotte, pour découvrir la réflexion derrière la plume
1 – Sur la tolérance, soluble dans le chaudron des réseaux sociaux

“On nous reproche d’être humains dans un monde qui exige le cri permanent”
Q.: On disait autrefois à la blague, “La tolérance ? Il y a des maisons pour ça !” Mais la tolérance est devenue SDF, elle fait la manche sur le trottoir. Comment le modéré, l’homme de consensus que vous avez été tout au long de votre carrière, réagit-il face à la déferlante des antagonismes, voire des haines, générée par les algorithmes des réseaux sociaux ? Qu’est-ce qui explique les pressions et les menaces qui font que de plus en plus de mandataires politiques jettent l’éponge?
R.D.: Vous faites référence, pour rappeler ce beau mot d’esprit, aux «maisons de tolérance ». Aujourd’hui, bien plus crument la tolérance n’a même plus de toit. Le numérique l’a dissoute dans le code binaire. Il la rend liquide dans le royaume de l’achronotopie. Néologisme de ce qui s’extrait et du temps et du lieu. Indéniablement, la tolérance n’est plus comme je la conçois: une posture tranquille, ancrée dans la culture du dialogue, forgée dans la lente habitude du compromis. J’ai la nette impression qu’aujourd’hui, elle se traîne, abîmée par l’ère du soupçon permanent. Le numérique, censé rapprocher les consciences, a surtout industrialisé la colère. Partout et tout le temps.
Les réseaux sont devenus des arènes où les cris remplacent les arguments. La nuance passe pour faiblesse. L’indignation sert de pensée. L’avis est démonstration. La « vérité » se fait plume dans le vent de ses contraires. Les algorithmes y veillent : ils savent que le conflit attire, que l’émotion se vend mieux que la raison. Ce ne sont plus des espaces d’échanges, mais des machines à fabriquer du ressentiment.
La haine n’y est plus accidentelle, elle est structurelle. Et dans ce climat, l’élu devient gibier. Mais pas que lui. Le professeur, le journaliste, toute personne incarnant l’autorité morale, intellectuelle ou institutionnelle. Chaque mot est déformé, chaque hésitation moquée. J’ai vu des responsables sincères céder, épuisés de devoir se justifier d’exister. On leur reproche d’être humains dans un monde qui exige le cri permanent. Je crois, pourtant, que la tolérance n’est pas morte. Elle se cache encore dans des gestes discrets : dans la patience des enseignants, dans la pudeur de ceux qui refusent la violence du commentaire. Ce sont eux les veilleurs d’un temps où parler juste est déjà devenu un acte de résistance.
Ce n’est pas l’extrémisme qui me fait peur : il a toujours existé. C’est la banalisation de la brutalité, cette accoutumance à la morsure verbale qui transforme nos démocraties en champs de ruines morales. Quand la haine devient habitude, la civilisation s’effrite. Alors oui, la tolérance est blessée, affaiblie, humiliée. Vaporeuse. Mais elle respire encore. Parfois haletante, parfois de manière saccadée. Mais – j’en suis intimement convaincu – tant qu’il reste des voix pour parler sans hurler, elle ne rend pas l’âme.
2 – Sur le désenchantement des démocraties
“Les démocraties portent les stigmates du vieillissement. Elles sont comme des empires fatigués. Elles ont perdu le souffle, pas la voix.”

Q.: Winston Churchill, un orfèvre en la matière, disait que “la démocratie est le pire système de gouvernement, à l’exception de tous les autres qui ont été expérimentés dans l’Histoire.” Mais on retient les citations et on oublie toujours les leçons de l’Histoire… Pourquoi, à votre avis, constate-t-on dans l’Occident démocratique une sorte de dérive généralisée vers des gouvernements plus autoritaires ? Les Etats-Unis, “land of the free”, sont avec Trump en pleine mutation protofasciste et on peut y craindre un coup d’Etat, voire une guerre civile; en Europe, avec les manipulations russes en sous-main, la balance penche depuis plusieurs années vers l’extrême droite – même si les Pays-Bas viennent de rectifier le tir. Est-ce la prescience dans les opinions publiques d’une guerre mondiale (ou d’une crise économique, ou les deux à la fois), réclamant une direction plus énergique? Est-ce le phénomène de la “démocratie encrassée”, paralysée par les lourdeurs administratives, la corruption, le clientélisme ou ce qu’on a appelé chez nous l’estompement de la norme, il y a vingt ans… ou tout ensemble?
R.D.: Churchill avait raison. La démocratie est usante et exigeante. Elle est contraintes et imperfections. Elle est exigence et remise en cause. Elle est mouvante et complexe. Elle est inconfort. Le désenchantement est-il enfanté par la corruption de certaines élites? L’impuissance face au capitalisme mondialisé et les oligarchies dominantes? L’estompement des normes? La dérèglementation? L’évaporation du réel face aux fantômes malfaisants du cyberespace?
Donc oui, les démocraties portent les stigmates du vieillissement. Elles sont comme des empires fatigués. Elles ont perdu le souffle, pas la voix. On les voit chanceler, engluées dans leurs procédures, obsédées par leurs équilibres budgétaires, incapables de raconter un avenir. Sans horizon prometteur. Alors, puisqu’il en est ainsi, les peuples cherchent un ton plus grave, une main plus ferme, et surtout un mythe plus simple. Et reviennent ces figures d’autorité, drapées sournoisement dans le manteau de la “volonté du peuple”. Celles qu’ont croyait errer, spectres horribles du passé.
Je reconnais que ce mal n’est pas neuf, il change seulement de costume. L’autoritarisme d’aujourd’hui ne porte plus de bottes, mais s’habille d’algorithmes. Il s’avance sous les traits d’un ordre technocratique qui prétend sauver la démocratie en la contournant. L’homme fort, version 2025, n’a plus besoin de censure : il a les réseaux, les chaînes d’info en continu, la fatigue collective. Chez nous, en Europe, l’autorité ne surgit plus du fracas, mais du consentement. Le citoyen, saturé d’incertitudes, s’abandonne à la promesse d’efficacité. L’Histoire s’y glisse, perfide : le vieux rêve d’un pouvoir vertical renaît sous couvert de “stabilité”. L’Italie ferme les yeux sur son passé. La Hongrie s’accommode à sa dérive liberticide, la France s’empêtre dans son marais en attendant un sauveur. Et d’autres glissent dans ces sombres valeurs sans s’en rendre compte.
Je suis clair – ce n’est pas un complot, c’est une dérive : celle d’un continent qui préfère le confort du commandement à la lenteur du débat. Cela dit, il est intéressant de se pencher sur le rôle et l’influence des Think tanks conservateurs transatlantiques sur nos pays. Je pense au Claremont Institute, l’Acton Institute, ou la Heritage Foundation en mission d’évangélisation politique. Je pense également à cette coordination politique réactionnaire, la Conservative Political Action Conference, qui a tenu ses dernières réunions en Hongrie et en Pologne.
Aux États-Unis, la menace a pris – en apparence – la forme grotesque du trumpisme, mais l’onde de fond est sérieuse et profonde : elle dit la nostalgie d’une toute-puissance perdue, d’un monde où le désordre se dompte d’un tweet. Un monde avec une classe ouvrière attend une perspective face à la désindustrialisation. Un monde où la classe moyenne, déstabilisée elle aussi par les effets de la mondialisation, se raccroche à un rêve de stabilité. La guerre culturelle est à l’œuvre dans ce contexte. En Russie, le pouvoir a perfectionné la fusion entre mensonge et ordre. Et elle excelle à exporter l’instabilité. Et partout ailleurs, la tentation est la même : s’en remettre à un chef pour ne plus avoir à choisir. Fatigués de choisir.
Pour dire court, nos sociétés « occidentales » ne basculent pas dans la tyrannie ; elles s’y acclimatent. À force de vouloir des réponses immédiates, elles sacrifient la complexité. Elles veulent être gouvernées comme on gère une entreprise : par objectifs, tableaux de bord et communication. Mais la démocratie n’est pas un management. C’est un désordre organisé, une conversation infinie. Ce que j’observe, c’est moins une révolte qu’un épuisement : la fatigue d’être libre. Elle fait le lit des régimes forts.
Le danger ne vient pas de quelques leaders véhéments ; il vient de nous, de notre consentement au renoncement. De notre névrose hypnotique face à la société du spectacle dont parlait si bien Guy Debord dans sa Société du Spectacle. Mais bon, je dis toujours qu’il nous reste l’essentiel: l’espérance, obstinée. Et la volonté active de résister à l’air du temps.
C’est pour cela que je rédige mes billets. Tant qu’il existera des voix pour dire non à la simplification, non à l’obéissance tranquille, la démocratie, même vacillante, ne sera pas morte. Vous savez quoi? Je pense qu’au bout du compte la démocratie ne triomphe jamais par éclat, mais par endurance. Sisyphe et sa pierre.
3: – Sur l’absolutisme feutré des géants de la Tech:
“ Le pouvoir politique chancelle, le pouvoir numérique règne – invisible, sans territoire, mais partout souverain.”

Q.: Que pensez-vous de l’analyse de Giuliano de Empoli sur la collusion entre géants de la Tech et apprentis dictateurs qu’il dénonce dans “L’heure des prédateurs?”
R.D.: Je considère que les géants sont dans une posture quasi-démiurgique. Ils se présentent comme des visionnaires, mais ce sont des comptables du monde. Leur foi est binaire, leur morale algorithmique. Musk, Zuckerberg, Thiel, Bezos : les dieux froids prophétisant un nouvel âge capitaliste sans transcendance, où la puissance ne se conquiert plus par les armes, mais par la donnée. Le pouvoir politique chancelle, le pouvoir numérique règne – invisible, sans territoire, mais partout souverain. Je vois dans cette mutation l’invention d’un absolutisme feutré. Ces géants ne brûlent pas les livres : ils décident de ce que nous lisons. Ils ne censurent pas la parole : ils en organisent la visibilité. L’ancien tyran disait “tais-toi”, le nouveau murmure “parle, mais que je te voie”. Peter Thiel, libertarien messianique et parrain idéologique du sénateur américain J. D. Vance, a donné forme à cette foi technopolitique avec Palantir. Sous couvert de sécurité, cette société infiltre les rouages du renseignement, des armées et des polices. Elle transforme les vies en données, les comportements en matière première du pouvoir. Derrière elle, c’est tout un réseau d’oligarques numériques qui finance la dérive autoritaire des droites modernes : Thiel soutient Trump et ses clones, Musk offre ses plateformes aux discours réactionnaires, et Palantir vend ses outils aux États qui rêvent d’un contrôle sans débat. Et l’humanité, fascinée par la promesse de la connexion – j’en fais partie -, s’est livrée corps et âme à ces dieux froids qui calculent tout, sauf le sens.
Ce matin, je découvre dans L’Écho l’ampleur du désastre : une enquête menée avec Le Monde et plusieurs médias européens montre qu’en Belgique, des centaines de millions de localisations issues d’applications ordinaires – jeux, météo, fitness – sont revendues à des courtiers en données. Nos déplacements, nos horaires, nos lieux de travail ou d’intimité s’échangent sur le marché mondial du ciblage publicitaire. Nos existences deviennent marchandises. Chaque respiration laisse une trace, chaque trace devient un produit. Comme l’écrivent Jonathan Durand Folco et Jonathan Martineau : « Une nouvelle forme d’extraction, celle des données, participe maintenant directement à l’accumulation du capital. » Ce capitalisme algorithmique ne fabrique plus des objets, mais des comportements. L’usine, désormais, c’est nous.
J’interprète l’enquête de L’Écho comme un symptôme : la servitude volontaire a changé de nature. Nous ne sommes plus surveillés malgré nous, mais avec notre consentement distrait. Les despotes du numérique n’ont pas besoin de police politique : ils ont l’économie de l’attention. Giuliano da Empoli a raison : les maîtres de la donnée ont scellé un pacte tacite avec les régimes forts – l’un fournit la technologie du contrôle, l’autre la justification morale du “bien commun”. Le pouvoir aime la machine parce qu’elle ne discute pas. Et nous, fascinés par la vitesse, oublions que la liberté, elle, exige du temps.
Il faudra bien un jour réapprendre la lenteur, le doute, la limite. Redonner à la politique sa fonction de boussole, pas de miroir. Tant que nous confierons notre intimité à des algorithmes et notre conscience à des milliardaires, nous ne serons pas citoyens, mais stocks de données en mouvement. Les dieux froids ne brûlent pas les villes. Ils les cartographient. Et dans la précision de leurs cartes, c’est notre effacement démocratique qu’ils tracent. Mieux, ils en dessinent les épures.
Recueilli par Stève Polus

Merci, Rudy Demotte. Vigilance partout, sur tout.
Monsieur Rudy Demotte a les yeux grand-ouverts sur le monde…. oserais je dire qu’il ferait un merveilleux candidat présidentiel pour notre France? !!! Quelle vision claire et juste!!I. Il dit: « la démocratie ne triomphe jamais par éclat mais par endurance « Alors, comme le disait aussi Françoise Giroud:
» soyons vigilants « …et travaillons avec obstination et clairvoyance pour la garder…
En France nous croisons peu la lucidité hélas, hélas (et quelle plume).. François Cherix (Suisse ) en condensé exprime bien aussi notre réalité. MERCI Rudy.