Le monde qui “marche sur la tête”, le constat n’est pas neuf. La tête qui marche sur le monde, c’est nouveau, ça vient de sortir… Le virage à 180° des Etats-Unis, depuis 76 ans allié et principal protecteur des Européens au sein de l’OTAN, en faveur des thèses de l’agresseur de l’Ukraine, est un bouleversement pour toute la planète.
Ce n’est pas un rideau de fer qui vient de tomber devant l’U.E. : c’est rideau tout court pour l’ordre mondial créé à l’issue du carnage de 1939-1945. La trahison de Trump – et sa brutalité, avec le direct de l’humiliation soigneusement orchestrée d’un président Zelensky au courage admirable – a sidéré le monde entier et continue à le révulser. Présenter l’agressé comme l’agresseur, traiter son président de “petit acteur d’une série médiocre” et de “dictateur refusant des élections” – en pleine guerre ! – pour dans la foulée décréter négocier avec Poutine sa capitulation de facto, déguisée en paix et en “deal” de minéraux stratégiques, mais sans garanties de sécurité… C’était énorme, tout simplement. Mais ce n’était que le hors-d’œuvre du menu que le Trumpisme déchaîné tente depuis de forcer le monde à avaler sans respirer.
Vae Victis ! Malheureux Ukrainiens… Pendant deux ans sur trois, sous l’administration Biden, ils avaient déjà dû se battre avec une main liée dans le dos, sans être autorisés à riposter aux attaques sur le territoire russe. Le blocage adouci, ils ont fait mieux que se défendre, infligeant – mais à quel prix – de sérieux revers à l’agresseur et prenant même le contrôle d’une portion de son sol à Koursk. Là, Poutine a dû faire appel aux Nord-Coréens pour épauler son armée affaiblie en hommes et en matériel. En face, les Ukrainiens, incapables de récupérer totalement les territoires occupés par les Russes depuis 2022 (sans parler de la Crimée annexée en 2014), tentaient a minima de leur résister assez longtemps dans l’espoir que les sanctions occidentales forcent Poutine à négocier une paix honorable pour eux.

Espoir déçu. Avant même toute négociation, Donald Trump a concédé à Vladimir Poutine tout ce qu’il réclamait. Après la main liée dans le dos, une clé au bras pour Kiev : le gel de l’aide militaire U.S., suivi de l’arrêt du flux de renseignements et d’images satellites sur les mouvements russes. Un bandeau sur les yeux qui aveugle les défenseurs ukrainiens. Et plus que du bois de rallonge, l’ouverture d’un boulevard pour Moscou qui en a immédiatement profité pour lancer d’importantes attaques en Ukraine et réduire le saillant de Koursk. “C’est ce que tout le monde ferait à leur place” a platement commenté Donald Trump, tout en évoquant de vagues sanctions économiques contre la Russie. Au moment où Poutine en avait le plus besoin, Donald Trump lui offre donc sur un plateau d’argent la victoire qu’il n’a pu obtenir militairement en trois ans.





C’est désormais clair comme de la vodka, le maître du Kremlin a sans conteste l’oreille de Donald Trump (depuis l’attentat, l’autre oreille va mieux, merci). Celui-ci est-il ou non manipulé depuis les années 1987-1990 par les Russes? Question académique tant l’erratique milliardaire se comporte objectivement en “idiot utile” du dictateur. En s’attaquant d’abord à la Cour pénale internationale, il a entrepris de le relégitimer. Ensuite, les U.S.A. ont voté à l’ONU avec la Russie, la Corée du Nord, la Biélorussie, le Mali et la Hongrie, contre une résolution relative à la sécurité de l’Europe, c’était du jamais vu. Et pour les Européens, un réveil brutal, celui du “minuit moins cinq” pour décider in extremis de s’armer suffisamment pour se défendre seuls.

La menace grandissante d’un remplacement de la “pax americana” par une “pax putinia” plus proche de la paix des cimetières a été un véritable électrochoc. Salutaire, bien que terriblement tardif. Mais suffisant? L’annonce d’un plan de financement militaire à 800 milliards d’euros, la volonté toute neuve de l’Allemagne d’investir dans la défense, la proposition française d’étendre la protection de son parapluie nucléaire à d’autres pays européens sont un message clair au monde. Encore faut-il que les actes suivent. Avec l’Europe, ce n’est jamais gagné tout de suite.
“L’Europe, combien de divisions?” disait Staline. Jusqu’ici, elle les a étalées et elles la menacent toujours, avec les sympathisants de Poutine en Hongrie, en Slovaquie, à l’œuvre en Roumanie, avec le soutien appuyé d’Elon Musk et de la Maison Blanche aux partis d’extrême-droite de l’U.E. Celle-ci émerge de sa stupeur et se remémore De Gaulle: ”Les Etats n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts.” A la tribune du Parlement européen, l’économiste Jeffrey Sachs a doublé la piqûre de rappel en citant l’implacable punchline du défunt Henry Kissinger: “Etre un ennemi des U.S.A., c’est dangereux. Etre leur ami, c’est mortel.” La brutalité de Trump et la guerre tarifaire déclarée avec sa délicatesse coutumière contre ses alliés (“cette Europe qui n’a été créée que pour entuber les Etats-Unis…” ) ont eu l’effet positif de la réveiller comme le Canada, l’Australie et d’autres fidèles aux alliances d’après 1945. En faillite virtuelle avec sa dette astronomique de 35 000 milliards de dollars, Washington ne ménage personne pour garder la tête hors de l’eau et, dans le style M.A.G.A., c’est du lourd. “Je me payerais bien le Canada, le Groenland. Et je reprends le Panama en prime. Vous ne voulez pas céder ? Vous en êtes bien sûr ?”
Avec un allié comme celui-là, pas besoin d’ennemi !
L’erreur de l’Ancien Monde endormi dans son confort de retraité des grandes affaires, c’est d’avoir été naïf au point d’oublier qu’en géopolitique, seuls les rapports de force comptent. Il faut savoir se faire respecter pour assurer sa liberté, avoir une vision à long terme pour établir une relation équilibrée avec ses voisins. Les régimes peuvent changer, les voisins restent et il faut vivre avec… Avec la Russie aussi. L’Europe doit être forte et assumer son indépendance politique pour se faire respecter. Avec ses valeurs.

C’est d’autant plus vrai dans ce monde où la poussée oligarchique se manifeste de plus en plus. Aux Etats-Unis en particulier. Dans le but déclaré de dégraisser et faire des économies, Trump et Elon Musk, le maniaque à la tronçonneuse, font le forcing pour purger administration, justice et défense américaines et amorcer la transformation du pays en autocratie. Ils cravachent, avançant à marches forcées derrière une ahurissante pluie de décrets qui fait craindre une crise constitutionnelle. Ils tapent très fort, très vite, pour que l’opposition, groggy, ne sache plus où donner de la tête. Le King du Make America Great Again espère-t-il succéder à lui-même comme le Tsar Vladimir depuis 25 ans? Bien sûr, ses coups de force à répétition rencontrent une opposition croissante. Et ses mesures tarifaires protectionnistes, qui vont faire plus de mal que de bien aux producteurs et aux consommateurs américains, ont déjà fait plonger les bourses et entraîné un boycott des produits U.S. (On fait confiance aux hyper-riches, ils en auront profité pour racheter les actions au prix le plus bas.) Quant à la démocratie américaine, on veut croire que les garde-fous des “checks and balances” fonctionneront comme prévu pour la sauver. Les USA ne sont pas la Russie. Plus pour longtemps, peut-être, mais pas encore. L’Europe, elle, doit définitivement oublier l’utopie du monde des Bisounours, se renforcer, parler d’une seule voix et jouer sa carte. Mieux vaut avoir et être à la carte qu’être au menu. S.P.
